L’importance de la botanique

La botanique dans le cadre de la médecine semble être une discipline anachronique, un vestige de l’âge d’or de la découverte de nouvelles espèces, du XVIe au XXe siècle. L’expansion coloniale des superpuissances européennes a constitué l’âge d’or de la botanique. L’Europe a découvert non seulement de nouvelles espèces médicinales mais aussi des épices et des plantes comestibles.

Au cours du XVIIIe siècle, des expéditions botaniques légendaires ont été organisées (Chambers, 2018):

  • Real Expedición Botánica a Nueva España, organisée par José Mariano Mociño (1757-1820) et Martin Sessé y Lacasta (1751-1808).
  • Real Expedición Botánica del Nuevo Reino (1782 à 1808), dirigée par José Celestino Mutis (1732-1808)
  • Expedición Botánica al Virreinato del Perú organisée par Hipólito Ruiz (1754-1816) et José Antonio Pavón (1754-1840) entre 1777 et 1786
  • Les voyages de James Cook sur l’Endeavour (1768-1771). Joseph Banks (1743-1820) et Daniel Solander (1733-1782) étaient chargés de recueillir et de décrire les nouvelles espèces ; tellement enthousiasmés par les nouvelles espèces australiennes, ils ont baptisé une baie entière Botany bay.

Avant ces découvertes, il avait fallu créer un cadre réaliste et objectif pour la classification des plantes. Le botaniste allemand Valerius Cordus (1515-1544) effectua des recherches sur les espèces végétales et proposa une description détaillée de la fleur et du fruit comme étant la clé pour déterminer les espèces végétales. Son excellent ouvrage Historia Plantarum fut publié 18 ans après sa mort prématurée. Ulysse Aldrovandi (1522-1605), Charles de l’Écluse (Clusius) (1526-1609) et Jean Robin (1550-1629) réalisèrent les premières études systématiques de l’ensemble de la flore d’une région donnée. Grâce à eux, nous connaissons aujourd’hui le concept d’étude de la flore d’un habitat particulier. Le botaniste suisse Conrad Gessner (1516 -1565) observa que les plantes pouvaient être regroupées en genres en fonction de leur ressemblance. Il fallut attendre le génie de la systématique pour démêler le chaos des noms locaux. Le botaniste suédois Carl Linnaeus ou Carl von Linné (1707-1778) créa une classification des espèces telle que nous la connaissons aujourd’hui : familles, genres et espèces. Différents critères morphologiques jouent un rôle essentiel : étamine, gynécée, fruit, feuilles. En d’autres termes, chaque élément est déterminant dans la classification. Son œuvre la plus célèbre, Systema Naturae, fut publiée pour la première fois en 1735. Il comptait 12 pages à l’époque. Les chercheurs du monde entier envoyaient des espèces végétales au génie suédois. La douzième édition était devenue si volumineuse que Linné introduisit l’indexation. L’ouvrage Species Plantarum fut imprimé en 1753, proposant une classification binomiale qui continue à être utilisée dans le monde scientifique jusqu’à (Magnin-Gonze, 2015).

Les temps changent, et l’âge d’or de la botanique dans le contexte de la découverte d’un nombre massif de nouvelles espèces dans des régions inconnues est révolu. Cela signifie-t-il que la botanique est inutile en médecine ? Aucunement. Voyons de quelle manière.

La classification binomiale

Quelles espèces de plantes sont médicinales ? La question paraît facile. Par exemple, les gens d’Europe et d’Amérique du Nord connaissent l’achillée millefeuille. Tout le monde connaît l’achillée millefeuille. Et vous ? Vous connaissez peut-être même le nom latin Achillea millefolium. Pouvez-vous vraiment différencier Achillea millefolium de A. distans, A. asplenifolia et A. pratensis ? A moins d’être un(e) excellent(e) botaniste, je doute que vous y arriviez. J’expliquerai plus tard le « problème de l’achillée millefeuille ».

La classification basée sur la morphologie est essentielle dans ce processus. Il existe un système de noms harmonisés au niveau de la planète entière. En l’occurrence, le nom sans ambiguïté de la plante est défini par la classification binomiale. Étudions d’abord quelques règles simples. Le genre vient en premier, suivi de l’espèce. Le genre et l’espèce apparaissent en cursive (italique).

Allium ursinum
Photo: Stribor Marković

L’oignon cultivé comestible est :

Allium cepa

Allium est le nom du genre. Allium cepa, l’oignon, n’est qu’une des nombreuses espèces de ce genre. Les feuilles d’ail des ours sont une des délicatesses préférées des Européens au printemps, mais c’est une espèce différente :

Allium ursinum

L’ail est le troisième membre bien connu de ce genre :

Allium sativum

Ils partagent des caractéristiques morphologiques qui les regroupent dans un seul genre, mais vous pouvez facilement les différencier en tant qu’espèces distinctes. Au niveau chimique, ces trois espèces contiennent des composés soufrés similaires, mais le goût de chacune est unique. Vos yeux et votre langue distinguent ces espèces.
Après le nom, vous trouvez le nom de l’auteur qui a décrit et classé l’espèce :

Allium cepa L.

La lettre L. est l’abréviation de Linnaeus, ce qui signifie que l’oignon a été décrit et classé par le père de la systématique, Carl Linnaeus. Linnaeus a décrit de nombreuses espèces. Par conséquent, dans le nom de nombreuses espèces européennes communes, on peut trouver la lettre L. Cependant Linnaeus n’a pas décrit et classifié toutes les espèces de la planète. Certaines étaient inconnues à cette époque. Prenons un exemple :

Allium telmatum Bogdanovic, Brullo, Giusso et Salmeri

Allium telmatum est une « jeune » espèce, décrite relativement récemment, découverte par l’éminent botaniste croate (et mon ami) Sandro Bogdanovic et ses collègues italiens.

Derrière le nom, on trouve parfois les abréviations écrites entre parenthèses. Qu’est-ce que cela signifie ? C’est ce que nous allons voir à travers l’exemple d’une espèce comestible, la cardamine bulbifère :

Cardamine bulbifera (L.) Crantz.

Pourquoi Linnaeus est-il entre parenthèses ici ? Il a décrit avec précision l’espèce mais l’a classée dans un genre différent, comme Dentaria bulbifera. Heinrich Johann Nepomuk von Crantz a décrit son appartenance au genre Cardamine auquel elle appartient aujourd’hui. Par conséquent, le nom entre parenthèses signifie que l’auteur a bien décrit l’espèce mais l’a classée dans un autre genre. L’auteur, qui n’est pas entre parenthèses, a déplacé l’espèce végétale vers un genre différent que nous connaissons aujourd’hui. Cette règle est conforme à l’ICN (International Code of Nomenclature for algae, fungi, and plants) ou Code international de nomenclature pour les algues, les champignons et les plantes (CIN).

Chez les auteurs, on trouve parfois le mot latin « ex ». Cardamine maritima, une plante endémique des Balkans, porte le nom latin suivant :

Cardamine maritima Port. ex DC.

Qu’est-ce que cela signifie ? Le botaniste suisse Augustin Pyrame de Candolle (abréviation DC) a bien classé l’espèce, mais il a utilisé la description précédente du botaniste Franz von Portenschlag-Ledermayer (abréviation Port.). Si les règles plus détaillées vous intéressent, vous pouvez les retrouver dans le livre Regnum Vegetabile Volume 159 (Nicholas J Turland, 2018).

Les choses peuvent se compliquer. Certaines « espèces » que les gens perçoivent souvent comme une seule sont des agrégats composés de plusieurs espèces très similaires. Un exemple célèbre est celui de l’alchémille commune :

Alchemilla vulgaris aggr. qui est Alchemilla vulgaris L.

Dans ce cas, « Alchemilla vulgaris » est un nom tout à fait imprécis qui laisse penser qu’il ne s’agit que d’une seule espèce. Plusieurs espèces se cachant sous un seul nom. « Aggr. » désigne un agrégat d’espèces. Ces espèces se différencient par des détails morphologiques. Nous avons eu la chance qu’elles varient relativement peu dans leur composition chimique, donc nous les utilisons toutes. C’est la même situation avec le « thym sauvage », qui est aussi un agrégat d’espèces multiples.

Thymus serpyllum aggr.

Après chaque nom latin et le nom de l’auteur, nous pouvons trouver la famille à laquelle il appartient. Revenons à notre oignon cultivé ; son nom complet est :

Allium cepa L., Amaryllidaceae

Voilà, c’est comme cela que ça devrait être. Tant d’efforts pour un simple oignon.
En plus de l’espèce, les espèces peuvent être divisées en sous-espèces, variétés et formes. La question « qu’est-ce qu’une espèce ? » est à la fois difficile et profonde en science. Les sous-espèces, les variétés et les formes représentent des variations mineures dans les variations morphologiques et génétiques des plantes. Par conséquent, un groupe de ces plantes individuelles ne forme pas une espèce distincte. Tod F. Stuessy a proposé plusieurs critères dans le cadre des espèces végétales (Stuessy, 2009).

 

Caractéristiques

CatégorieDifférences morphologiquesDistribution géographiqueDiversité génétiquePossibilité d'hybridationFertilité des hybrides
sous-espècesquelques différences nettesséparées, avec parfois des zones de contactprononcées (gènes différents)possible avec des zones de contactnettement réduites
variétésune à plusieurs différences nettesséparées, avec des zones de chevauchementgènes différents ou contrôle différent des gènespossible dans la zone de chevauchementréduit
formeune seule différencesporadiquementcontrôle des gènes (souvent un seul)toujourscomplet

On peut trouver de nombreux exemples. La grande gentiane jaune, Gentiana lutea L., est divisée en plusieurs sous-espèces. Celle qui pousse dans mon pays, la Croatie, est différente de celle qui pousse en France. Sa caractéristique est la fusion des étamines :

Gentiana lutea L. ssp. symphyandra (Murb.) Hayek.

La botanique connaît aussi des synonymes. La lavande en est un exemple typique :

Lavandula angustifolia Mill.

Lavandula officinalis Chaix

Lavandula vera DC.

Pourquoi existe-t-il des synonymes ? Différents auteurs, indépendamment les uns des autres, ont correctement classé les espèces en genre et famille, mais chacun a choisi un nom latin différent. Dans le cas de la camomille allemande, vous trouverez les synonymes suivants :

Matricaria chamomilla L.

Chamomilla chamomilla (L.) Rydb.

Chamomilla recutita (L.) Rauschert

La botanique est une science vivante, et le processus de re-systématisation des espèces végétales est un processus continu. L’analyse de l’ADN a profondément influencé la systématisation. Autrefois, les botanistes utilisaient les critères morphologiques comme principal outil. Aujourd’hui, ils utilisent des techniques moléculaires qui ont parfois déplacé certaines espèces vers des genres ou des familles différents. Parfois, certaines espèces « quittent » un genre particulier pour finalement y revenir. Un exemple bien connu est celui de la plante médicinale Actée à grappes noires. Linné a classé cette espèce nord-américaine dans le genre auquel appartenaient certaines espèces européennes, Actaea, et l’a appelée :

Actaea racemosa L., Ranunculaceae.

Le botaniste anglais Thomass Nuttal s’est opposé à cette décision. En se basant sur les poils caractéristiques du genre Cimicifuga, il a classé l’espèce dans un autre genre, et elle a été nommée :

Cimicifuga racemosa (L.) Nutt.

Néanmoins, sa conclusion que nous avons maintenue depuis plus d’un siècle était erronée et ne reposait que sur un seul critère morphologique. Des analyses morphologiques ultérieures ont mis en doute la conclusion de Nutall et l’analyse de l’ADN a été cruciale (Compton, Culham et Jury, 1998). Le vieux renard Linnaeus avait raison et maintenant l’espèce s’appelle à nouveau Actaea racemosa L., Ranunculaceae. Cependant, nous aimions tellement le nom « cimicifuga » que l’Agence européenne des médicaments répertorie toujours sous cette appellation erronée la Cimicifuga racemosa.

Lythrum salicaria
Photo: Stribor Marković

Beaucoup d’espèces végétales ont subi ce processus de changement. L’inule odorante, autrefois Inula graveolens L. devient Dittrichia graveolens (L.) Greuter, Asteraceae. L’eucalyptus citronné, à l’origine du célèbre répulsif p-menthane-3,8-diol, n’est plus Eucalyptus citriodora Hook. mais Corymbia citriodora (Hook.) K. D. Hill & L. A. S. Johnson, Myrtaceae. L’épilobe en épi, autrefois Epilobium angustifolium L., a deux synonymes et ne fait plus partie du genre Epilobium. C’est maintenant Chamerion angustifolium (L.) Holub et Chamaenerion angustifolium (L.) Schur, Onagraceae. Avant cette séparation, Chamaenerion était juste une section dans le genre Epilobium. Vous connaissez le romarin comme Rosmarinus officinalis, n’est-ce pas ? Je suis désolé, le romarin est une espèce de sauge, Salvia rosmarinus, depuis 2017. Les analyses morphologiques et génétiques sont définitives quant à leur conclusion.

Les reclassifications au niveau des familles ne sont pas rares du tout. Le millepertuis, Hypericum perforatum L., appartenait autrefois à la famille des Clusiaceae. Il est passé, avec l’ensemble du genre et plusieurs autres genres, dans une famille distincte, les Hypericaceae. Le sureau noir, Sambucus nigra L. et d’autres membres de son genre faisaient autrefois partie de la famille des Caprifoliaceae. Dans un premier temps, le genre Adoxa est passé de cette famille à une famille distincte, les Adoxaceae. Des analyses ultérieures ont montré que les genres Viburnum et Sambucus appartiennent aux Adoxaceae. Le genre Veronica (véronique) avec l’espèce médicinale Veronica officinalis faisait autrefois partie de la vaste famille des Scrophulariaceae, avec les molènes (Verbascum) et les scrofulaires (Scrophularia). Au début du XXIe siècle, il est devenu évident que le genre Veronica appartient à une autre famille, celle des Plantaginaceae, où il se trouve maintenant en compagnie du genre Plantago (plantains).

Veronica officinalis
Photo: Stribor Marković

Dans cette myriade de noms, où trouver les données correctes ? Celles que l’on trouve dans les livres peuvent être rapidement dépassées. Il existe plusieurs bases de données de très grande qualité consacrées à la botanique.

L’une d’elles est l’Encyclopédie de la vie, une base disponible en anglais, français, portugais, macédonien et finnois. L’International Plant Names Index (IPNI) est une excellente référence.

Les bases de données nationales sur la flore peuvent être utiles. En Croatie, il s’agit de la base de données Flora Croatica (FCD). Nous remercions les botanistes croates et les personnes de cette partie de l’Europe qui ont contribué aux photos. Certaines re-systématisations de genres et de familles n’ont pas encore été introduites dans le FCD.

Swissbase Infoflora vient des auteurs du Centre national de données et d’informations sur la flore de Suisse, à savoir le Nationale Daten- und Informationszentrum der Schweizer Flora.

Tela Botanica est une excellente base de données francophone.

La base allemande est Floraweb, et la base italienne Flora Italiana possède une collection de photographies de très bonne qualité.

Beaucoup de gens demandent : pourquoi tous ces noms binomiaux latins ? N’est-ce pas plus simple avec les noms populaires ? Pas du tout. Le millepertuis a au moins dix synonymes différents dans chaque langue européenne. Il n’est pas rare qu’une région, voire un village, ait donné à cette plante son propre nom. Avec tout le respect que je dois à nos ancêtres, ils étaient assez imprécis dans leurs dénominations et les confusions sont fréquentes. La langue latine permet la communication entre Croates, Irlandais, Français et Russes. J’apprends les noms français, anglais et allemands des plantes, et parfois le chaos complet règne dans ma tête. Si j’en oublie un, j’utilise le latin. Parfois, j’oublie même le nom croate de plus de 6000 espèces présentes dans mon pays.

Lorsque les Européens ont rencontré une myriade de nouvelles espèces provenant d’Australie, d’Amérique du Sud, d’Afrique et d’Asie, ils n’avaient pas de noms nationaux propres. Ils sont issus de la tradition, et un paysan de Dalmatie ou de Bretagne n’avait aucune chance de voir une plante de la famille des Goodinaceae. Les botanistes ont réussi à proposer des noms si une nouvelle plante appartenait à un genre européen connu, mais ils sont parfois maladroits. Le latin rétablit l’ordre dans ce chaos.

Les noms populaires

Le latin n’est pas le problème. Ce sont les noms populaires qui nous embêtent, même si je les apprécie en tant que patrimoine national. Ma langue est compliquée à apprendre, cependant je vais vous donner plusieurs exemples. Comme toutes les langues européennes, le millepertuis est souvent appelé « trava Sv. Ivana », ce qui est une traduction littérale d’herbe de la Saint-Jean. Mais on l’appelle aussi « gospina trava », traduit par « herbe de la Dame », ce qui peut être souvent confondu avec « manteau de notre Dame », Alchemilla vulgaris. Il peut aussi s’agir de « Gospino zelje », « le chou de la dame », qui a une connotation un peu bizarre.

Des problèmes de patriotisme local apparaissent. J’ai vu sur Facebook en Croatie de sérieuses disputes à propos de « smreka ». Pour certains, « smreka » est le genévrier commun (Juniperus communis). Pour d’autres, c’est un épicéa commun (Picea abies), selon le dialecte régional. Cela ressemble à des rivalités de football entre différentes régions.

En Croatie, les habitants de l’île de Rab appellent l’immortelle (Helichrysum italicum) « magriž ». Cent kilomètres plus loin, les gens ne savent pas si « magriž » est une plante ou un animal.

C’en est assez pour la langue croate. Je suppose que vous pouvez trouver de tels exemples dans votre propre pays.

Je suis également confronté au problème des noms de plantes inventés par la famille. Il y a quelques années, lors d’une randonnée sur la montagne du Velebit, j’ai rencontré un homme du coin qui ramassait de l’origan, Origanum vulgare. Je lui ai demandé : « Vous aimez les infusions d’origan? ». Il m’a répondu assez sèchement que je ne connaissais pas les plantes et que c’était de la menthe. C’est, dit-il, ce que sa grand-mère lui avait appris, et si c’est ce que la grand-mère a dit, qui est bien entendu une dame sage, alors c’est de la menthe. Très bien, alors que ce soit de la menthe ; je n’ai aucune raison de contredire sa défunte grand-mère. Je me demande cependant si ce monsieur ne s’est pas trompé en écoutant sa grand-mère. J’ai souvent été confronté à la transmission de données erronées que nous conservons jalousement comme « savoir traditionnel ».

Certains noms populaires sont très descriptifs. Le chardon-Marie est l’espèce bien connue Silybum marianum, utilisée comme plante hépatoprotectrice. Dans les noms populaires, presque toute plante aux feuilles piquantes peut être « un chardon ». Il est fascinant que cela soit encore vrai aujourd’hui. En suivant des groupes d’internautes qui se consacrent aux plantes, j’ai identifié les « chardons » suivants :

  • Cirsium vulgare (Savi) Ten., Asteraceae
  • Cirsium acaule Scop., Asteraceae
  • Echinops ritro L., Asteraceae
  • Echinops sphaerocephalus L., Asteraceae
  • Carduus nutans L., Asteraceae
  • Carduus micropterus (Borbás) Teyber
  • Eryngium amethystinum L., Apiaceae
  • Eryngium campestre L., Apiaceae
  • Onopordum acanthium L., Asteraceae
  • Tyrimnus leucographus (L.) Cass., Asteraceae

Chaque fois que l’une de ces plantes apparaissait dans un groupe Facebook, une avalanche de commentaires suivait : « Le chardon-Marie, bon pour le foie ». Eh bien, ce n’est pas vrai. La composition et la teneur en flavonolignanes, les principes actifs du chardon-Marie, sont uniques. Nous avons la chance folle que les espèces répertoriées ne soient pas toxiques.

La grande confusion de « chardon » pose un problème dans d’autres langues. « Diestel » en allemand peut correspondre aux genres Sonchus, Carduus, Carlina, Echinops, Onopordum pour n’en citer que quelques-uns. En anglais, c’est un « thistle » qui crée le désordre botanique.

Origanum vulgare
Photo: Stribor Marković

La grande faiblesse des noms populaires est l’imprécision. Nos ancêtres n’étaient pas botanistes. Ils choisissaient des noms pour les espèces les plus marquantes et les plus communes. Plantago major est le grand plantain, Plantago media est le plantain moyen et Plantago lanceolata est le plantain lancéolé. Cependant, il existe des dizaines d’espèces de plantain, et les « noms traditionnels » n’existent pas. Ce sont surtout les botanistes qui les ont créés.

Aujourd’hui encore, les gens sont régis par la règle de la simplicité. Nous connaissons tous le pissenlit, le millepertuis, la bardane et la gentiane.

Désolé, mais il n’y a pas de pissenlit, de bardane et de gentiane uniques. Il n’y a pas non plus de millepertuis, d’ortie, de véronique et de sureau uniques. De nombreuses « espèces » que nous connaissons par des noms populaires sont des genres, et non des espèces. Nous devons être très précis car parfois, une seule espèce est médicinale.

Chamerion angustifolium
Photo: Stribor Marković

Facebook et la botanique sur Internet

Internet était censé être l’apogée de l’échange et de l’accessibilité des connaissances humaines. C’est certainement le cas. Rechercher des publications scientifiques sans ordinateur n’est plus à l’ordre du jour. Nous avons eu besoin d’élargir notre savoir et, en effet, beaucoup d’entre nous utilisent Internet précisément dans ce but. En même temps, des mouvements comme les partisans de la « Terre plate » et d’autres dérivés de l’effet Dunning Kruger polluent Internet. La botanique est également l’une des victimes silencieuses.

Equisetum sylvaticum
Photo: Stribor Marković

Si vous tapez le mot « prêle des champs » (Equisetum arvense) dans le moteur de recherche du Dr Google et que vous cherchez des images, certaines d’entre elles seront fausses. Croyez-moi, c’est encore pire dans ma langue, où près de 40 % des images sont inexactes. Au lieu d’Equisetum arvense, vous trouvez la grande prêle, Equisetum telmateia. Heureusement, la grande prêle n’est pas toxique. Cependant, certaines autres espèces, comme la prêle des marais, Equisetum palustre, peuvent apparaître. La prêle des marais, elle, est une plante toxique.

La véronique officinale (Veronica officinalis) est une plante européenne traditionnelle utilisée pour traiter la toux. Cependant, les gens n’utilisent généralement que le nom de « véronique ». Si vous essayez de chercher « véronique » sur Google, d’autres espèces peuvent apparaître. C’est particulièrement vrai pour la région des Balkans. Des espèces comme Veronica persica et Veronica chamaedrys dominent les résultats de recherche. Ces confusions resteraient dans l’espace virtuel si les gens ne cherchaient pas des espèces dans la nature en se basant sur ces images. Nous appelons ce phénomène « les cueilleurs aux images imprimées sur le Net ». Des experts en champignons m’ont mis en garde contre cette dangereuse habitude qu’ils rencontrent dans les bois.

Veronica persica
Photo: Stribor Marković

Sur les réseaux sociaux comme Facebook, il existe de nombreux groupes dédiés aux plantes et à leur identification. Mais lorsque le groupe s’agrandit, un effet de « congestion » se produit. Dès qu’il dépasse dix mille membres, presque tous les groupes commencent à avoir trop de « zombies ». Ces zombies se promènent à la hâte entre les différents groupes, sans lire les commentaires. Malheureusement, la mise en page du Facebook mobile est conçue pour cacher la section des commentaires, et je ne vais pas expliquer les raisons. Les zombies « balancent » leur commentaire, parfois exact mais le plus souvent inexact, puis s’en vont. Généralement, les zombies n’ont pas l’intention d’apprendre mais de montrer ce qu’ils considèrent comme un savoir.

J’ai été une fois membre d’un groupe consacré aux plantes pendant une bonne demi-heure. Quelqu’un a questionné sur une espèce en postant d’assez bonnes photos de menthe sylvestre (Mentha longifolia). La tâche était censée être simple : le dos d’une feuille velue permet de facilement distinguer l’espèce de la menthe verte (Mentha spicata). La forme de la feuille et des capitules la distingue des autres espèces du genre menthe. Pourtant, sous les photos, plus de cinq cents commentaires sont apparus : menthe, menthe sauvage, cette autre menthe, menthe de cheval, menthe poivrée, menthe, menthe poivrée toxique, remède contre le cancer, menthe toxique. De temps en temps, quelqu’un énonçait le nom latin correct et s’enfuyait probablement du groupe comme je l’ai fait. C’est la raison pour laquelle nous appelons cela un effet zombie. Ces groupes deviennent essentiellement morts, même si du point de vue de Zuckerberg, l’engagement est excellent.

Lorsque quelqu’un poste une question sur une plante familière, comme le genévrier commun, Juniperus communis, une avalanche de commentaires déferle et étouffe toute discussion potentiellement instructive. Les groupes de réseaux sociaux destinés à la communication finissent par être victimes de monologues sans communication. La réponse correcte des experts dans les groupes est complètement diluée dans de nombreux commentaires erronés.

Un homme de Serbie a posté une photo de salicaire commune (Lythrum salicaria), affirmant qu’elle « traite les infections urinaires et la prostate mieux que les antibiotiques ». Il était victime d’une confusion classique entre la salicaire commune et l’épilobe à feuilles étroites (l’épilobe en épi) (Chamaenerion angustifolium). Le problème est qu’il a collecté des centaines de kilogrammes de cette plante pour un usage humain. Prévenu qu’il ne s’agissait pas d’épilobe mais de salicaire, il a répondu avec arrogance : « Les Boches l’achètent donc je suppose que les Boches savent ». Heureusement, la salicaire commune n’est pas toxique. Je me demande combien de « Boches » ont utilisé cette herbe frelatée. On ne peut pas facilement faire confiance à l’industrie des plantes médicinales, même si elle vient d’une nation qui a créé la pharmacognosie.

Quel est le danger de l’impact d’Internet ? Lors d’une randonnée, j’ai rencontré un groupe de randonneurs qui ramassaient des pousses d’épicéa pour en faire du sirop. Il n’y avait qu’un seul problème. Cet épicéa était un if toxique (Taxus baccata).

Pour identifier les espèces végétales, il faut inspecter les habitats et utiliser les données botaniques des livres. Cela prend du temps, au moins quelques années. C’est dangereux lorsque quelqu’un collecte des espèces végétales à des fins commerciales, sans être sûr des espèces qu’il vend. Donnez-vous du temps. Soyez patient.

Tant en étant un enfant de la ville, j’ai grandi dans une petite ville située entre quatre rivières et entourée de verdure. Ce n’était pas une nature sauvage comme au Kamchatka, mais pour moi la verdure faisait partie de ma vie. Internet m’a fait comprendre que beaucoup de citadins d’aujourd’hui aspirent à un peu de nature. Avec cette envie, l’idée du fourrageage est née. Les réseaux sociaux ont été envahi de personnes organisant l’identification de plantes sauvages ou leur récolte. J’aime l’idée d’accroître les connaissances botaniques générales sur les plantes régionales. Cependant, je ne dirais pas que j’aime l’idée que les gens franchissent la limite de leur ignorance. J’ai rencontré des gens formidables, des experts en botanique, ainsi qu’une nouvelle classe de charlatans botanistes. Faites attention. En 2020, un jeune Français est mort à la suite d’un empoisonnement grave. Il faisait partie d’un groupe réuni pour des cours de « survie dans la nature et fourrageage ». Le responsable du groupe a confondu la plante comestible avec la plante mortelle de l’œnanthe safranée (Oenanthe crocata). Plusieurs personnes ont été hospitalisées.

Qu’en est-il des applications qui identifient les plantes ? Il y a quelques années, je tournais en dérision leurs résultats. Aujourd’hui, je suis stupéfait. Plantnet est une application très sérieuse créée par des scientifiques de différentes organisations françaises respectées. Je la recommande chaudement, mais sachez que la qualité de la recherche dépend de votre entrée (l’image). Certains détails caractéristiques nécessaires à l’identification peuvent être omis. Malgré cela, l’application peut vous conduire dans une bonne direction. Dans certains cas, elle est impuissante, comme la distinction entre l’épervière piloselle (oreilles de souris) et l’épervière de Hope (voir le passage suivant). Pour l’instant. Vérifiez tout dans les livres.

Critères botaniques de qualité

La botanique est une science complexe qui ne se limite pas à l’identification. C’est la botanique systématique qui s’en charge. La première étape du contrôle de la qualité du matériel végétal commence par l’identification botanique. C’est ce qu’exigent les pharmacopées du monde entier. Pourquoi l’identification est-elle nécessaire ? La réponse est logique. Les espèces végétales d’un même genre contiennent différentes substances actives issues de leur métabolisme. Cela affecte à la fois l’efficacité et la sécurité. Chaque plante ou groupe d’espèces est une histoire unique, et vous devez vous renseigner au cas par cas. Il n’y a pas de règle générale pour savoir si une seule sous-espèce ou espèce d’un genre sera médicinale. Jetez un coup d’œil à plusieurs exemples.

Hypericum perforatum
Photo: Stribor Marković

Le millepertuis perforé (Hypericum perforatum) n’est qu’une des nombreuses espèces du genre Hypericum. En Croatie, on trouve une quinzaine d’espèces de ce genre, et il n’est pas rare que les gens identifient mal des espèces comme Hypericum tetrapterum et Hypericum perfoliatum. Il y a un problème. Dans le genre Hypericum, le millepertuis perforé (Hypericum perforatum) contient un équilibre unique d’hypericine et d’hyperforine (Stojanović, Ðorđević, & Šmelcerović, 2013). Un tel équilibre n’est pas une caractéristique biochimique des autres espèces. Le millepertuis est un médicament sérieux, cliniquement étudié pour la dépression. La confusion peut être dévastatrice pour les patients. Plus tard, nous apprendrons l’importance de la standardisation des extraits qui nous permet de contrôler chimiquement le matériel végétal. La première étape est une identification botanique bien documentée. Gardons cela à l’esprit aujourd’hui, à l’ère du fourrageage et de l’automédication.

Dans certains cas, nous ne sommes pas certains que d’autres espèces très similaires du même genre puissent avoir un potentiel médicinal. Le genre Hieracium est vaste et complexe. L’espèce médicinale de ce genre est l’épervière à oreilles de souris, Hieracium pilosella L., Asteraceae, reclassée dans un genre distinct, Pilosella (synonyme : Pilosella officinarum Vaill.). C’est une plante qui pousse à l’état sauvage en Europe, mais en Croatie et en Italie, on peut trouver une espèce très similaire, la piloselle de Hope (Pilosella hoppeanum). Ces deux espèces se différencient par la largeur des bractées et la taille des feuilles sur les stolons. Peu de gens remarquent ces différences. Malgré la ressemblance morphologique frappante, il n’existe aucune donnée sur la composition chimique de la piloselle de Hope. Pouvons-nous compter sur leur similitude chimique uniquement en raison de leur exceptionnelle ressemblance morphologique ? Comme en témoigne l’auteur lui-même, la confusion n’est pas dangereuse uniquement en raison de la chimie bénigne de l’ensemble du genre Hieracium en Croatie et en Italie.

Hieracium pilosella L.
Photo: Stribor Marković

Parfois, toute une série d’espèces d’un même genre est médicinale. L’épilobe est le nom collectif d’espèces appartenant à deux genres, Epilobium et Chamaenerion/Chamerion. Quelles espèces sont thérapeutiques ? Maria Treben est une célèbre auteure européenne d’un livre sur les plantes médicinales. Dans son livre, nous apprenons que seules les espèces du genre Epilobium à petites fleurs sont médicinales, comme Epilobium parviflorum. L’espèce à grandes fleurs, Chamaenerion angustifolium, est considérée comme « inefficace ». L’Agence européenne des médicaments cite des auteurs allemands qui prouvent clairement que la « tisane d’épilobe » a toujours contenu deux espèces : Epilobium parviflorum et Chamaenerion angustifolium. L’analyse ultérieure a démontré que la plupart des espèces européennes du genre Epilobium contiennent des composés actifs essentiels et caractéristiques et peuvent être utilisées (Granica, Piwowarski, Czerwińska, & Kiss, 2014). Je suis désolé, cette fois Maria Treben a eu tort et, de surcroît, le Chamaenerion angustifolium a été cliniquement étudié. Si vous achetez cette herbe, il est presque certain que vous n’obtiendrez pas seulement Epilobium parviflorum, peu importe ce qui est écrit sur l’emballage. Par conséquent, nous pouvons entendre ce que dit l’Agence européenne des médicaments et être conscients que d’autres espèces peuvent être utilisées.

La véronique officinale (Veronica officinalis) est une plante traditionnellement utilisée pour traiter la toux. Presque aucun matériel végétal sur le marché européen ne contient uniquement l’espèce V. officinalis (Raclariu et al., 2017). 15% des produits sur le marché contiennent au moins une certaine quantité de V. officinalis. 85% ne contiennent pas du tout cette espèce ! L’espèce la plus courante trouvée à sa place est la véronique petit-chêne, Veronica chamaedrys. Il y a plusieurs raisons à cela. Les cueilleurs ne savent parfois même pas faire la distinction entre ces deux espèces. Rappelez-vous le cas du « Boche » serbe. La véronique petit-chêne est beaucoup plus commune. Présente dans les agglomérations, près des jardins et dans les plaines, les cueilleurs peuvent rapidement la récolter en grande quantité. La véronique officinale (Veronica officinalis) pousse principalement dans les zones de collines et nécessite parfois une recherche de l’habitat plus intensive. Heureusement, la confusion n’est pas dangereuse. Son efficacité est-elle optimale ? On ne le sait pas. Les deux espèces diffèrent dans leur composition chimique, et V. officinalis contient un niveau potentiellement plus élevé de certains composés biologiquement actifs (Crişan, Tămaş, Miclăuş, Krausz, & Sandor, 2007; Salehi et al., 2019). La tradition populaire consistant à préférer l’espèce V. officinalis est-elle juste ? La question reste sans réponse.

Plantago lanceolata L.
Photo: Stribor Marković

Parfois, la confusion n’est pas si bénigne et académique. Elle peut être mortelle. La Pharmacopée européenne stipule que dans la matière végétale contenant la feuille de plantain lancéolé (Plantago lanceolata) les composés actifs de la digitale doivent être déterminés par chromatographie sur couche mince. Rappelons que le genre Digitalis (digitale) contient des glycosides cardiotoniques hautement toxiques si la dose thérapeutique est dépassée. Pour cette raison, les digitales ne sont pas utilisées en simple infusion. Le plantain lancéolé et les différentes espèces de digitales sont des espèces morphologiquement très différentes. Toutefois, une confusion est possible avec les jeunes feuilles de digitale en rosette, comme la digitale ferreuse (Digitalis ferruginea) et la digitale laineuse (Digitalis lanata). Une fois la plante pleinement développée, ces confusions sont improbables. Cependant, elles se produisent depuis longtemps et se produisent encore aujourd’hui, même dans des produits destinés au marché américain (Castello et al., 2012; Slifman et al., 1998).

L’exemple classique de confusion botanique fatale est celui de deux espèces de montagne, la gentiane jaune (Gentiana lutea) et le vératre blanc (Veratrum album). Elles diffèrent par la couleur, la nervation et la forme des feuilles, la fleur et la couleur de la section transversale des racines. Il est regrettable que la plante soit souvent ramassée lorsqu’elle se fane en automne quand les différences deviennent moins visibles. Même dans ce cas, un cueilleur ou une cueilleuse expérimenté(e) peut différencier ces espèces, mais tous ne sont pas compétent(e)s. Contrairement à la confusion entre la salicaire et l’épilobe, il s’agit d’un jeu dangereux qui peut coûter la vie. Des empoisonnements causés par le vératre blanc ont été signalés depuis longtemps. Les scientifiques pensent qu’Alexandre le Grand a été l’une de ses plus célèbres victimes (Schep, Slaughter, Vale, & Wheatley, 2014). Des empoisonnements se produisent également de nos jours (Anwar et al., 2018; Gilotta & Brvar, 2010; Grobosch, Binscheck, Martens, & Lampe, 2008; Rauber-Lüthy et al., 2010).

Atropa belladonna
Photo: Stribor Marković

Les espèces du genre bardane (et les patients) sont victimes de confusion avec la belladone (Atropa belladonna L., Solanaceae) (Barnes, Anderson, & Phillipson, 2007; Smet, 1993). Trois espèces de bardane sont médicinales et toutes les trois sont différentes de la belladone. Alors pourquoi cette confusion ? La bardane est souvent récoltée, tout comme la gentiane jaune, en automne lorsque la plante se fane. Même à ce moment-là, la différence est perceptible, mais la belladone et la bardane partagent un même habitat. Cela s’est produit en Croatie, heureusement avec des cas d’empoisonnement moins graves. Pourquoi un tel problème s’est-il produit ? La Pharmacopée européenne n’avait pas encore créé la monographie de la bardane. La Pharmacopée française l’a fait, mais personne en dehors de la France n’est obligé de suivre ses exigences. Il est visuellement impossible de repérer une contamination du matériel végétal mis sur le marché. La chromatographie sur couche mince décrite dans la Pharmacopée française peut la détecter.

Pourquoi ces problèmes se posent-ils, et comment les surmonter ?

Le premier problème est notre hypocrisie. Le prix d’achat des plantes sauvages récoltées est faible. Tout le monde s’attend à ce que les herbes soient bon marché, n’est-ce pas ? Par conséquent, ceux qui cueillent les plantes sont souvent des personnes pauvres. Combien d’entreprises impliquées dans le conditionnement et la vente de plantes consacrent du temps à la durabilité du concept de cueillette ? À l’éducation ? À la sensibilisation sociale ? Le « commerce équitable » n’est la plupart du temps qu’une illusion marketing, j’espère que vous en êtes conscients, car seuls les hipsters y croient. Les pays européens les plus riches sont connus pour ravager les habitats des pays les plus pauvres. Même la Croatie appartient à cette classe des « plus riches », exploitant des pays comme l’Albanie. Un long chemin reste à parcourir. C’est la raison pour laquelle je préfère les plantes cultivées. Les plantes sauvages sont parfois une sorte de fétiche car elles sont censées posséder les meilleures qualités. C’est peut-être exact mais il faut alors trouver quelqu’un de confiance.

Le fait est que les herbes ne sont qu’un des produits destinés à la vente. Elles proviennent d’une variété de sources. J’espère que vous ne vivez pas dans l’illusion que toutes les espèces végétales sauvages sont récoltées dans votre pays. C’est parfois vrai mais j’ai constaté beaucoup de fraudes. Il y a quelques années, mes collègues de Zagreb ont analysé la prêle des champs par chromatographie sur couche mince. Le chémotype de cette plante a révélé son origine asiatique.

Dans les Balkans certaines montagnes sont célèbres. C’est l’occasion rêvée de créer une marque de tisane portant le nom de la montagne. Je me souviens d’un tel cas en Bosnie-Herzégovine, où le matériel végétal de la tisane n’avait jamais vu cette montagne. Elle est seulement passée près de cette montagne dans un camion en provenance de Croatie. Certains se fient aux herboristes pour s’assurer de l’authenticité des herbes. Cependant, j’ai rencontré des herboristes qui achètent tout simplement des plantes sur le marché.

C’est au distributeur de faire toutes les analyses nécessaires exigées par la Pharmacopée européenne ou une autre pharmacopée nationale. Mais la plupart des plantes ne sont pas enregistrées comme médicaments ; elles ne sont que le fonds de commerce du fabricant. Certains le feront, d’autres non. Certains ne feront qu’une partie de l’analyse, comme la microbiologie. C’est pourquoi l’effet de la bardane s’est produit. Ce problème fait partie d’un problème beaucoup plus vaste, celui de l’enregistrement des compléments alimentaires, et ce problème, de façon réaliste, l’Europe ne l’a pas encore abordé. Elle n’a fait qu’en effleurer la surface.

Une fois, j’ai importé des feuilles de busserole d’un producteur respecté en France qui vendait de l’agriculture biologique. Le représentant commercial m’a rassuré en me disant qu’il effectuait des analyses conformes aux exigences de la Pharmacopée européenne. Lorsque mon équipe a ouvert le colis, nous avons été stupéfaits. Il y avait des branches entières à l’intérieur et au moins 50% de feuilles brunes. J’ai regardé le certificat d’analyse. La pharmacopée exige « au maximum 5 pour cent de tiges et au maximum 3 pour cent d’autres éléments étrangers » et « les feuilles de couleur différente : au maximum 10 pour cent ». Eh bien, l’entreprise respectée a simplement omis ces deux exigences sur le certificat. Que pouvais-je faire ? Déclarer la guerre à la France n’était pas une option.

Je ne recommande certaines espèces comme la gentiane jaune que lorsque je sais qu’elles sont analysées et cultivées et non cueillies dans la nature (à ce propos, la grande gentiane jaune est une espèce protégée dans de nombreux pays). La traçabilité est un élément essentiel qui doit être organisé de manière beaucoup plus transparente.

La solution est simple : se conformer à toutes les exigences de la pharmacopée. Ajouter des exigences supplémentaires si la pharmacopée ne comporte pas de monographie, comme c’est le cas pour la véronique. L’identification doit commencer sur le terrain, à l’opposé d’une identification botanique du genre « le Boche l’achète ». La pharmacopée prescrit également très clairement l’identification microscopique des espèces. Tout cela devrait être disponible de manière transparente. Je remercie toutes les entreprises qui ont mis en place un tel système de qualité.

Le système de distribution, comme les pharmacies, devrait exiger la même chose. Ce niveau n’a pas encore été atteint.

La Pharmacopée européenne est-elle sans défaut ? Certainement pas, même si cela ressemble à une hérésie. Une simple achillée millefeuille remet en cause son autorité. La monographie qui définit l’espèce Achillea millefolium L. doit être utilisée. Cependant, d’un point de vue botanique, Achillea millefolium peut être :

  1. Achillea millefolium aggr. ou au sens large un groupe d’espèces au sein du genre
  2. Achillea millefolium L. ou stricto sensu une espèce à l’intérieur de l’Achillea millefolium aggr.

La monographie est précise, seul le stricto sensu peut être utilisé. Ceci est hautement improbable. Par exemple, dans les Balkans, plusieurs espèces très similaires d’Achillea millefolium aggr. poussent:

  • Achillea millefolium L. distans Willd.
  • A. asplenifolia Vent.
  • A. pratensis Saukel et Länger
  • A. pannonica Scheele
  • A. setacea Waldst. et Kit.

Il faut toute une expertise botanique pour différencier ces espèces ; les détails dans les feuilles peuvent révéler la vérité. D’énormes quantités d’achillée millefeuille sont récoltées à l’état sauvage, et la possibilité que seul Achillea millefolium soit récolté est égale à zéro. L’examen microscopique et la chromatographie en couche mince proposés ne me rassurent pas. Des scientifiques allemands ont remarqué des différences significatives au niveau chimique par rapport aux échantillons sur le marché (Benedek et al., 2008). Même si la Pharmacopée européenne change la monographie en « sens large » ou « aggr. », les choses ne vont pas s’arranger. Plusieurs espèces du groupe Achillea nobilis aggr. sont très similaires au groupe A. millefolium. Ce sont :

  • A. virescens (Frenzl) Heimerl
  • A. ligustica All.
  • A. nobilis L.
  • A. odorata L.

Certaines monographies, à mon humble avis, nécessitent une révision.

Références

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